Jeudi 4 novembre 2010
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Quelqu'un dira le rôle occulte jouée par la cigarette pendant des décennies d'histoire du cinéma.
Prenons un exemple.
La séquence de Pierrot le Fou que je vous propose semble mettre en scène deux personnages : Belmondo et Anna Karina.
http://www.youtube.com/watch?v=-G16eZ8Ggfg
Erreur : il y a une troisième comparse, et elle se trouve dans la bouche de Belmondo.
C'est sa cigarette.
Visionnez la video, je vous prie, à partir de 2 min 28.
La cigarette se trouve à ce moment-là dans le coin droit de la bouche de Belmondo. Il la serre entre ses deux lèvres fermées.
A 2 min 33, il ouvre la bouche, tourne la tête vers la gauche : la cigarette reste collée à sa lèvre supérieure.
A 2 min 35, il a redressé la tête et ouvre sa bouche en rond comme s'il se préparait à parler : la cigarette est alors dans la commissure droite, et on distingue son ombre dans la bouche de
Belmondo.
A 2 min 39, Belmondo ouvre à nouveau la bouche, et on voit distinctement que la cigarette reste collée quelque part sur sa gencive supérieure ou sur une dent.
On ne voit plus sa compagne depuis longtemps. A l'écran, en gros-plan, se joue une forme particuloière de duo comique, de spectacle de mime : le dialogue muet entre Belmondo et sa
cigarette.
Les lumières des phares des autres voitures voyagent, colorées, sur la pare-brise, et isolent encore plus Belmondo du discours que lui tient Anna Karina (elle parle des morts du Viet-Nam).
Belmondo tourne à nouveau la tête de droite à gauche.
A 2 min 44, il ouvre la bouche puis la referme, comme un poisson.
A 2 min 47, il ouvre la bouche plus nettement, effleure de la langue le bout de sa cigarette et, grâce à la soudure ainsi réalisée, la tire plus profondément dans sa bouche.
A 2 min 50, la cigarette se redresse et Belmondo aspire une bouffée, la première depuis le début de la séquence.
Pendant que Anna Karina évoque la photo d'un soldat mort, Belmondo reste parfaitement immobile, sa cigarette et lui également figés dans une sorte d'impassibilité respectueuse.
A 3 min 21, il rompt son mutisme, dit "eh oui, c'est la vie", et à 3 min 43 sa cigarette tressaute, accompagnant ses paroles.
A 3 min 47, la cigarette a entamé un déplacement latéral : au moment où Anna Karina dit "oui mais", la cigarette se trouve au milieu de la bouche de Belmondo.
A 3 min 54, juste après qu'il a dit "il suffit de vouloir, Marianne", Belmondo, d'un mouvement de langue, fait passer la cigarette dans le coin gauche de sa bouche.
Cette scène, vous en conviendrez, déborde de signes. Le langage de la cigarette agite les dialectiques croisées du sec et de l'humide (lèvres sèches, langue mouillée), de l'oblique et
de l'horizontal, de l'immobilité et du mouvement, de la gauche et de la droite.
Parfois, la cigarette souligne les intentions du personnage, parfois au contraire elle est dissociée de lui et revient ponctuellement au statut d'objet sans signification, de
non-signifiant, mettant de la sorte en scène une dialectique entre le vivant et le mort, entre l'animé et l'inanimé.
A certains moments, les reflets des phares sur le pare-brise pivotent autour de la cigarette blanche, presque fluorescente, seul objet clair dans le décor, et on a l'impression que la
cigarette est le moyeu autour duquel tournent le monde et les évocations diverses d'Anna Karina.
Je décerne aujourd'hui solennellement un césar d'honneur à la cigarette pour l'ensemble de son oeuvre.