Mercredi 10 mars 2010 3 10 /03 /Mars /2010 11:01
Il ne m'arrive pas souvent, vraiment pas souvent, d'acheter un livre au hasard.

Ce jour-là, pourtant (conjonction favorable des astres?), je saisis "L'attrape nuage" (titre que je ne comprends pas) de Roseline Delacour (auteur que je ne connais pas), le conserve jusqu'à la caisse, le paie, le lis.

Cela commence comme ceci :

Jane l'attend.
Elle ne sait jamais.
Il l'appelle, le ciel se déchire.
Elle l'entend.
- T'es libre, là, maintenant ?
- Non, oui, où t'es ?
- En bas, je monte ?
Jane se rajuste :
- Non, je descends.
Elle descend en courant, rate une marche, tombe dans ses bras.
Paul a peu de temps, regarde l'horizon, ne la voit pas, la prend sans un mot, sans un je t'aime.
- Quand ?
D'un geste de la main, il glisse, s'en va.

On comprend que la narratrice raconte l'histoire de sa conception. Paul est l'amant de sa mère. 

"Rate une marche, tombe dans ses bras" : c'est pas mal, c'est raconté en accéléré.

"Non, oui" : pour faire sentir l'émotion de Jane.

Exercice ce composition : "exprimez l'émotion du personnage avec la plus grande économie de moyens". Le dernier de classe (celui qui sera artiste plus tard) : "Non, oui."

Cela continue de la même manière, très elliptique. 

J'aime particulièrement ce passage :

(la narratrice glande, vit d'expédients)

L'été, la ville devient fournaise, le peu de fraîcheur qui reste, je la trouve dans l'église d'à côté, celle qui n'est pas jolie, jolie mais je l'aime bien. C'est en en sortant un dimanche du mois de juin que la lumière m'est tombée dessus dans un hurlement inhumain.
Un corps s'explose à mes pieds.
C'est un suicidé, après on a mis des barbelés.

C'est pas mal, la fusion entre le coup de lumière qu'on reçoit en plein corps quand on sort d'une église sombre, la chute, l'explosion. L'éblouissement, la seule chose que les victimes survivantes retiennent de l'attentat.

Notez : ce n'est pas "un suicide", c'est "un suicidé". 

Exercice de composition : pourquoi l'auteure dit-elle suicidé et pas suicide ? Expliquez la différence.

Le suicidé succède au suicide, il se situe plus tard dans le temps. On vit l'explosion, on prend conscience que c'est un suicide, puis seulement que les débris sur le sol sont ceux d'un suicidé. Ergo, ce mot accélère le récit.

Pour lire "L'attrape nuage", il faut s'accrocher, non parce que le récit est difficile, mais parce qu'on subit tout le temps des coups d'accélérateur.

 


Par ronald-oranger.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 8 mars 2010 1 08 /03 /Mars /2010 22:38
Tout le monde connait le monologue de Prospero, à la fin de "La Tempête", de Shakespeare :

"Nous sommes de la même étoffe que les songes
Et notre vie infime (our little life) est cernée de sommeil (rounded with a sleep)"

Le verbe "to round" n'existe pas en anglais contemporain : on ne trouve plus que round up, round off etc.
Je trouve la traduction habile : "cerner" donne l'idée d'arrondi, de cercle au milieu duquel on se trouve.
Mais ce verbe contient aussi une idée de menace. Rendez vous ! Vous êtes cernés !
Idée que ne contient pas la version originale.

Je compare avec le début de "Autres Rivages", l'autobiographie de Vladimir Nabokov. 

"Le berceau balance au-dessus d'un abîme, et le sens commun nous apprend que notre existence n'est que la brève lumière d'une fente entre deux éternités de ténèbres."

Quels dangers voici évoqués : le balancement, l'abîme, la brièveté, l'éternité, les ténèbres...

La brièveté qu'évoque Shakespeare n'est pas effrayante; elle est plutôt attendrissante : our little life.
L'adjectif "infime" est un peu forcé.
Pourquoi pas simplement : notre petite vie ?

A noter : Shakespeare clôture la pièce par l'évocation que j'ai citée, alors que Nabokov place la sienne à l'entame de son livre.




 

Par ronald-oranger.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 1 mars 2010 1 01 /03 /Mars /2010 11:08

Mon cerveau possède une fonction "lecture aléatoire" : je m'éveille le matin avec une chanson en tête, que j'entends distinctement même si je ne l'ai pas écoutée depuis longtemps, ou un extrait de texte, également parfois ancien, et que j'entends également (je ne revois pas la page, le papier).

Je me suis éveillé ce matin avec en tête un extrait du "Journal sans date" de Gilbert Cesbron. C'est un recueil de petites annotations informelles, notées au fil de la vie, comme en marge de son oeuvre. Gilbert Cesbron passait de son vivant pour un sage, une conscience morale. Ses romans portaient de beaux titres : "Chiens perdus sans collier", "Les saints vont en enfer". Des lectures idéales pour jeunes filles de bonne famille.

Voici l'extrait en question :

"Oh, dit l'appareil photo en ouvrant son objectif puis en le refermant aussitôt. Toujours ce soleil et ces gens qui sourient!"

C'est dans ce petit volume que Cesbron reproduit un court poème de, je crois, Mallarmé :

D'où venue
Qu'un désir
L'idée eue
De saisir
Cette nue
Sans plaisir
S'exténue

J'avais recopié ce texte dans mon cahier d'écolier. Mon voisin de banc, Guy, m'avait demandé : "C'est de toi, ça?" - "Non, c'est de Mallarmé." - "Ah, je pensais bien..." a-t-il fait. J'aurais brillé, à ses yeux, si je m'étais attribué ce poème, mais je brillais, me disais-je, d'aimer Mallarmé.





Par ronald-oranger.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 28 février 2010 7 28 /02 /Fév /2010 09:49
C'est facile, YouTubeEDU : vous allez sur le site, vous entrez un nom, et vous obtenez un cours ou une conférence sur ce thème.
Je tape "Ray Bradbury".
Une causerie de Ray Bradbury, octogénaire, en 2001, à l'adresse de participants à un atelier d'écriture.
Après cela je relis "The sound of summer running", une nouvelle qu'il évoque dans sa causerie.
Un enfant repère une paire de baskets dans la vitrine d'un marchand de chaussures, les désire de tout son coeur, y pense pendant la nuit, va les acheter le lendemain matin.
C'est tout.
Cinq pages sur l'envie d'acheter des baskets.
Un exercice de style.
Faire cinq pages avec rien.
C'est comme si on vous disait : faites-moi cinq pages sur le son d'une sonnerie de téléphone, sur un robinet qui coule, sur le bruit du frottement des essuies-glace sur le pare-brise.
Je me rappelle ma première lecture de cette nouvelle : je m'étais senti soulevé, comme le gamin à la vue des baskets. C'était de la littérature pure, me disais-je.
Ce matin, à la relecture, un certain dépit : stérilité des métaphores, incohérence de la psychologie (pourquoi le gamin est-il incapable de mettre son désir en mots auprès de son père, et sait-il le faire auprès du marchand?).
La beauté vient de l'effet de surprise.
On expérimente la beauté quand on ne l'attendait pas. Quand elle vous prend par surprise. 
Et, bien sûr, je ne serai jamais plus surpris par cette nouvelle.
 
Par ronald-oranger.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 27 février 2010 6 27 /02 /Fév /2010 15:00
Pourquoi ne pas papillonner dans une anthologie de la poésie romantique anglaise ?

Allons ! Tentons le Don Juan de Byron.

C'est très drôle. Règlements de compte, satires...

Il fait rimer "bottle" et "Aristotle".

Il se sent vieux (il a trente ans).

A la fin du Canto I, ceci :

"No more - no more - Oh! Never more on me
The freshness of the heart can fall like dew"
(Plus jamais mon coeur ne sera frais comme la rosée)

Une note en bas de page renvoie à "Intimations of Immortality", de Wordsworth. 

" It is not now as it has been of yore ; -
Turn wheresoe'er I may,
By night of day,
The things which I have seen I now can see no more."
(Les choses ne sont plus commes elles étaient ; où que je regarde, de nuit comme de jour, je ne vois plus les choses comme je les je voyais)

Après l'enfance, la vie ne présente plus aucun intérêt.

Nous usons notre temps à essayer de retrouver l'intensité de nos sensations d'alors.

François Nourissier (dans "A défaut de génie" ?) dit en substance : je n'ai plus rien appris (vraiment appris) après mes trente ans.


Par ronald-oranger.over-blog.com
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

Présentation

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés