Ce jour-là, pourtant (conjonction favorable des astres?), je saisis "L'attrape nuage" (titre que je ne comprends pas) de Roseline Delacour (auteur que je ne connais pas), le conserve jusqu'à la caisse, le paie, le lis.
Cela commence comme ceci :
Jane l'attend.
Elle ne sait jamais.
Il l'appelle, le ciel se déchire.
Elle l'entend.
- T'es libre, là, maintenant ?
- Non, oui, où t'es ?
- En bas, je monte ?
Jane se rajuste :
- Non, je descends.
Elle descend en courant, rate une marche, tombe dans ses bras.
Paul a peu de temps, regarde l'horizon, ne la voit pas, la prend sans un mot, sans un je t'aime.
- Quand ?
D'un geste de la main, il glisse, s'en va.
On comprend que la narratrice raconte l'histoire de sa conception. Paul est l'amant de sa mère.
"Rate une marche, tombe dans ses bras" : c'est pas mal, c'est raconté en accéléré.
"Non, oui" : pour faire sentir l'émotion de Jane.
Exercice ce composition : "exprimez l'émotion du personnage avec la plus grande économie de moyens". Le dernier de classe (celui qui sera artiste plus tard) : "Non, oui."
Cela continue de la même manière, très elliptique.
J'aime particulièrement ce passage :
(la narratrice glande, vit d'expédients)
L'été, la ville devient fournaise, le peu de fraîcheur qui reste, je la trouve dans l'église d'à côté, celle qui n'est pas jolie, jolie mais je l'aime bien. C'est en en sortant un dimanche du mois de juin que la lumière m'est tombée dessus dans un hurlement inhumain.
Un corps s'explose à mes pieds.
C'est un suicidé, après on a mis des barbelés.
C'est pas mal, la fusion entre le coup de lumière qu'on reçoit en plein corps quand on sort d'une église sombre, la chute, l'explosion. L'éblouissement, la seule chose que les victimes survivantes retiennent de l'attentat.
Notez : ce n'est pas "un suicide", c'est "un suicidé".
Exercice de composition : pourquoi l'auteure dit-elle suicidé et pas suicide ? Expliquez la différence.
Le suicidé succède au suicide, il se situe plus tard dans le temps. On vit l'explosion, on prend conscience que c'est un suicide, puis seulement que les débris sur le sol sont ceux d'un suicidé. Ergo, ce mot accélère le récit.
Pour lire "L'attrape nuage", il faut s'accrocher, non parce que le récit est difficile, mais parce qu'on subit tout le temps des coups d'accélérateur.